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Bâtiments administratifs, gigantisme et symbolique du pouvoir
Vendredi, 04 Mars 2011 09:18

Bâtiments administratifs

Dans toutes les sociétés, ce qui fait la monumentalité d'un édifice, c'est qu'il est exceptionnel, hors du commun : la hauteur n'est pas forcément un trait discriminant, mais la complexité et la distance envers ce qui est ordinaire peuvent l'être. Il est donc normalement anormal ; aussi exceptionnel et hors norme que peut l’être le pouvoir politique.

L'absence de normalité du monument constituera ainsi son trait le plus fort, que ce soit l'héroïque par rapport au prosaïque, le pérenne par rapport à l'éphémère ou bien le luxueux par rapport à l'économique. Tout geste architectural monumental est une transgression.

Dans son
Encyclopædia of vernacular architecture of the world, Paul Oliver distingue les societies dans lesquelles les décisions sont prises par un chef (militaire, religieux et/ou politique) de celles dans lesquelles les décisions sont prises par un conseil de chefs de lignée.

Dans les premières, l'architecture monumentale est toujours présente. Dans les secondes, le conseil se réunit sous un arbre ou sur une place. Mais il n’est pas rare qu'un bâtiment soit construit à cet effet.

Quoi qu'il en soit, ce qui vaut pour le pouvoir politique vaut pour ses lieux : l'architecture monumentale a la rude tâche d’édicter la norme tout en s'en éloignant. Chez certaines sociétés, le palais semble être protégé par « un jeu de piliers qui marque la frontière entre l'intérieur et l'extérieur du palais, symbolisant l'opposition entre le roi et le royaume, le pur et l'impur ».

Ce jeu de piliers sépare donc, mais l'intérieur du palais à la même configuration que toutes les maisons de la communauté, sa spécificité tient à sa fonction de centre politique et à sa taille. Dans le palais se trouvent la haute cour de justice, la place des femmes et le foyer central, perpétuellement allumé, aussi longtemps que vit le roi.

Le centre du dôme est à la fois symbole de fertilité et de vie pour le roi et le royaume.

Le palais rassemble donc, dans le même mouvement, autant qu'il sépare. Cette dichotomie de tâches et de symbolique préside presque partout où le sens du bâtiment est lié à sa fonction.


Forums antiques et symbolique du pouvoir à la marocaine

L’exemple du Maroc est très significatif à ce propos. Il n’y a qu’à faire un succinct tour d’horizon de toutes les dynasties qui se sont succédées sur cette terre pour noter le nombre de monuments laissés à la postérité comme un témoignage en dur de la grandeur, de l’ancrage historique et de la légitimité du pouvoir.

Aujourd’hui, dans l’histoire récente du Maroc, le colonialisme a apporté une dimension autre à l’architecture dans sa symbolique de puissance. Prenons l’exemple d’une ville comme Casablanca.

Le centre administratif ressemble de très loin à un forum dans son sens le plus ancien : le siège de la wilaya, le tribunal, les bâtiments annexes, aujourd’hui siège de la communauté urbaine, les impôts,

Bank al Maghrib, la poste, le théâtre, rasé depuis, le jardin central sur un axe qui se décline en deux mouvements (parallèle et perpendiculaire). Toute sa panoplie urbanistique répond à un seul souci : installer une vision du pouvoir central par le monument qui en est l’écrin.

Le Maréchal Lyautey dans l’une de ses réunions avec des urbanistes, comme Ecochard ou Prost, a souligné l’importance « des axes qui délimitent les constructions » pour donner naissance à une artère à « l’image d’une ville puissante ».

Le même travail est réalisé à Rabat sur un axe décliné en pente de la mosquée et du Palais royal vers la médina en traversant le boulevard Mohamed V, siège du Parlement, Bank al Maghrib, la poste, quelques directions territoriales de grand impact symbolique. Curieusement, un peu de lecture nous ramène vers des évidences architecturales archétypales, telles que décrites par de grands spécialistes de l’Antiquité comme Jean-Pierre Vernant, imminent helléniste et grand exégète de la mythologie et de ses signifiances. Il ressort de la lecture de ses écrits « que l'architecture du pouvoir est exceptionnelle dans les sociétés à État.

Dans les sociétés sans État, l'architecture politique est soit inexistante, soit commune, et c'est l'activité politique, et non le pouvoir politique, qui est distingué de l'activité commune par le rite ». Cette hypothèse semble pouvoir être confirmée par l'exemple de la démocratie grecque. Dans Mythe et pensée chez les Grecs, Jean-Pierre Vernant souligne la parenté entre la conception géométrique de l'univers chez Anaximandre et la conception du Foyer commun, sur l'Agora, comme centre de la cité. « Selon Anaximandre l'univers est un cercle dont le centre est la Terre. Chaque élément de l'univers se meut, alors que la Terre reste immobile. Chaque élément se meut en fonction de la Terre, donc chaque élément est particulier, et la Terre est commune à chacun de ces éléments. »

Géométrie de la puissance

On voit bien dans cette thèse de Vernant que le modèle géométrique de cette représentation du monde est le cercle, dans un système de pensée qui est habitué à opposer le commun (koinon) et le particulier (idion) et à identifier le commun au milieu (meson) et donc le particulier à la périphérie. À prendre le tracé topographique de villes comme Casablanca, Rabat, Tanger, Meknès et aujourd’hui à un degré moindre, Marrakech, Settat, on se rend compte de la vision en cercle de l’espace dédié au bâtiment administratif. Et cela va du Palais, à la wilaya en passant par le tribunal, la mosquée, la poste… et, dans une configuration récente de la cité démocratique, ce système géométrique est omniprésent (le Maghreb, et surtout le Maroc et l’Algérie en sont l’illustration, visions coloniales et passion architecturale obligent). Pour les grands analystes de l’espace du pouvoir comme Vernant, chaque citoyen est un point du cercle, à égale distance du centre qui est le pouvoir, le cratos.

« Chaque point du cercle est semblable (omoioi : nom que se donnaient les citoyens) et interchangeable ». Comme le montre Bernard Manin, « le tirage au sort et les décisions prises en assemblées témoignaient en Grèce antique de l'égalité politique des Athéniens, c'est-à-dire du droit égal de prendre la parole ou de l’égale probabilité d'accéder aux fonctions exercées par un nombre plus restreint de citoyens ». Toute l’Europe a été conçue dans les grands axes de ses grandes villes, comme Vienne, Budapest, Prague, Paris, Londres, Berlin sur la base de la vision en cercle. Il est clair que les déclinaisons coloniales en Inde, au Maghreb, en Orient ont copié des schémas préétablis en Occident avec, bien entendu, des variations sur le même thème, mais plus couleur locale. Mais il y a un point à prendre en compte et qui est très important pour comprendre le cas du Maroc. On le sait, les réformes Clisthéniennes en termes de politique et d’architecture, qui mettent en place la démocratie au VIe siècle, ont des conséquences très nettes sur Athènes (l’exemple parfait de la cité) : notamment en matière de rationalisation du découpage territorial ou en matière d'architecture.

« Au centre de la ville elle-même, nous dit Jean-Pierre Vernant, l'Agora, réorganisée et remodelée, forme un espace public, nettement circonscrit, délimité désormais par des bornes. » Au centre de l'Agora, le Foyer commun (Hestia Koinè), est un symbole politico-religieux de la démocratie athénienne. « Le centre traduit dans l'espace les aspects d'homogénéité et d'égalité, et non plus ceux de différenciation et de hiérarchie. »


Le sens du caché

Au Maroc, le parfait exemple du pouvoir et de la puissance reste le Palais royal.

Pourtant, le bâtiment est discret de l’extérieur, presque dérobé au regard. Sa symbolique de force vient du fait qu’il est intouchable, au centre de la ville, mais encerclé par celle-ci, en devenant le noyau. Ce qui tranche avec toutes les autres constructions liées au pouvoir, ministères, administrations, hôtels de police, parlement, tribunal et mosquées.

Il est donc clair que ce qui symbolise le pouvoir politique, ce n'est donc pas un énorme bâtiment monumental, mais c'est tout de même un point fixe, monumental, le foyer commun sur l'Agora.

L'Agora elle-même est conçue comme un lieu du séparé, puisqu'elle est désormais limitée par des bornes. Cette agora à la marocaine est le Palais, visible dans toutes les villes du pays. L'hypothèse d'une correspondance entre la monumentalité et le pouvoir séparé de la société me semble cependant pertinente : il faut adopter une démarche diachronique et se demander ce que l'architecture monumentale est devenue lorsqu'Athènes est devenue démocratique. En effet, à Athènes, le pouvoir n'était pas séparé de la société (une distinction se faisait entre le privé et le public et non entre la sphère politique et la sphère sociale). Or, il n’y a pas eu de création monumentale durant les premiers temps de la démocratie grecque. Roland Martin confirme cette idée quand il écrit :

« L'architecture civile a un caractère très particulier dans les cités où le pouvoir politique est exercé par des conseils ou par l'assemblée du peuple. Cette architecture est plus fonctionnelle que décorative, faite d'édifices diversifiés et autonomes à l'image des organismes décentralisés, politiques, judiciaires ou administratifs, qui ont en charge les intérêts de la communauté et de l'ensemble des citoyens ».

Il semble donc que la Grèce n'ait pas connu, dans les premiers temps de la démocratie, de construction monumentale, ce qui est cohérent avec la vision du monde exposée par Anaximandre et adoptée par les démocrates grecs. Ce qui nous éloigne des régimes totalitaires où le bâtiment est surdimensionné, comme on peut le voir dans des villes d’Europe de l’Est, à Sofia, Belgrade, en passant par Moscou, Kiev, Minsk

Écart social et politique du pouvoir

Nous l'avons vu, l'existence de la monumentalité architecturale coïncide avec celle d'un pouvoir politique séparé de la société. Comment l'expliquer ? Dans de nombreuses sociétés, le pouvoir politique se voit imposer des règles qui sont l'inverse de celles imposées à la population.

Cette inversion permet de constituer le souverain comme intermédiaire entre l'ici-bas et l’au-delà, comme nous allons l'étudier à présent. Le sens de la justice, la place du Roi comme garant religieux, le Parlement comme centre de la décision politique du peuple, la banque, comme garantie économique, les ministères comme indice de la viabilité du pouvoir et de sa prospérité. Quoi qu'il en soit, dans la configuration politique marocaine aujourd’hui, ce qui vaut pour le pouvoir politique vaut pour ses lieux : l'architecture monumentale a la rude tâche d’édicter la norme tout en s'en éloignant.

Au Maroc, le palais et ses déclinaisons, tribunal, wilaya, ministère… semblent être protégés par « un jeu de piliers qui marque la frontière entre l'intérieur et l'extérieur », une délimitation géographique et géométrique qui définit les places de chacun. La grande porte du tribunal de Casablanca construit sous Lyautey a été déclinée ailleurs pour le même type de bâtiments de justice, cour d’appel, tribunal commercial, etc. et cela va jusqu’aux portails des constructions pénitentiaires dont l’exemple parfait reste la Prison centrale de Kenitra, l’une des plus vieilles du Maroc moderne, soumise, elle aussi à des déclinaisons, comme la porte d’entrée de la prison d’Oukacha à Casablanca, ou Zaki à Salé. Cette vision renvoie le lieu du pouvoir dans sa singularité de monopole de la représentation des valeurs dominantes. La monumentalité est là encore à la fois exceptionnelle et exemplaire.

L'architecte contemporain Jean Nouvel, dans un débat consacré à la monumentalité, exprime clairement cette ambivalence de l'architecture monumentale : il affirme en effet que son rôle est de « synthétiser les valeurs, les sensations, les émotions d’une époque », tout en décrivant la monumentalité comme un décalage : « Je crois que le terme de monument doit être réservé a priori à une catégorie d'objets urbains qui se démarquent, et qui jouent de ce décalage ». Prison, tribunal, siège de banque, ministère, parlement et même la mosquée participent à ce décalage.

Abdelhak Najib

Ecrivain-Journaliste

 
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