L’hôpital Marie Feuillet à Rabat à préserver absolument !
Vendredi, 01 Avril 2011 17:57

 

L’hôpital Marie Feuillet à Rabat à préserver absolument !

 

 

Marie Feuillet, ex-hôpital militaire, écrit à lui seul une page de l’histoire ancienne et moderne de Rabat. Témoin d’une période architecturale riche, il représente un tournant décisif dans la production architecturale et urbanistique du Maroc. Pourtant, son abandon est total. Sa richesse patrimoniale unique est rarement défendue. Seule Alia Bekkari, architecte du patrimoine, milite pour la préservation du « Marifilly » de son enfance, fermé depuis 1999.

Au début de l’époque du protectorat, l’hôpital Marie Feuillet a été implanté à la limite du tracé de la ville coloniale. Les autres grands bâtiments administratifs tels que l’état-major et la résidence de Lyautey, étaient eux, à égale distance de la médina de Rabat. En tant qu’édifice militaire, sa situation en bord de mer et dans un espace dégagé loin de la ville, y permettait l’évacuation maritime, terrestre ou aérienne rapide. C’est dire que le général Lyautey fut un fin stratège, conscient de la vocation militaire qu’il voulait donner à cet édifice et des tactiques urbaines à appliquer pour parvenir à ses objectifs. Cependant, au fur et à mesure que la ville se développe autour de lui, l’hôpital Marie Feuillet perd de son prestige et le déclin de l’hôpital semble irrémédiable. Pour quelles raisons ? Plusieurs hypothèses peuvent être émises. Tout d’abord, sur le plan urbanistique, Rabat a connu un glissement de sa centralité première vers d’autres points. Ce faisant, l’hôpital a perdu sa valeur stratégique car la zone de conflit s’est déplacée vers le sud du pays (Sahara). Suppléé par d’autres équipements sanitaires comme l’hôpital militaire de Marrakech, le CHU de Rabat, etc., sa fonction d’hôpital national s’est réduite. Ajoutez à cela, le problème de fluidité de la mobilité urbaine, accentué depuis les années 1990, et vous comprendrez comment et pourquoi la situation de l’hôpital n’est plus adaptée à sa fonction. Pourtant, à partir de la côte atlantique, soit des Oudayas, nous pouvons comprendre l’histoire de Rabat, avec une lecture qui met la lumière sur l’importance de l’édifice. Après la kasbah des Oudayas, la médina de Rabat, l’hôpital Marie Feuillet représente le seul bâtiment colonial à valeur patrimoniale se situant en front de mer. Ainsi, est-il un élément majeur de l’histoire urbaine de Rabat qu’il faut préserver. Aujourd’hui, l’hôpital Marie Feuillet est à la croisée de grands projets urbains qui représentent une dernière opportunité pour sa réhabilitation. Situé à 5 km de la Marina, 2 km de la médina, en continuité du projet Safira qui constitue l’aménagement majeur de la côte atlantique, le long de la route côtière reliant Casablanca, Rabat et Kénitra. Ces grands projets sont structurants et donnent une nouvelle centralité à Rabat en la repositionnant de « ville administrative » en « ville balnéaire »… L’hôpital Marie Feuillet possède alors une position incontournable, créant un lien valorisant, charnière entre les deux grands projets de la côte atlantique de la capitale que SAFIRA et AMWAJ. Ainsi, de son rôle de « fermeture » de la ville coloniale, l’hôpital Marie Feuillet pourrait jouer aujourd’hui celui d’ouverture sur le nouvel aménagement de la côte, tel un trait d’union entre le passé et le futur.

A l’échelle urbaine, l’hôpital avait à l’origine un rôle stratégique. Il représentait un site d’évacuation en cas de conflit, un établissement sanitaire, une base arrière de l'armée adossée à des camps militaires (Camp Garnier), un lieu de formation (école des infirmières) et un lieu de vie des familles de militaires (école primaire). Par conséquent, au niveau du quartier, l’hôpital Marie Feuillet était au centre de la communauté, un espace fédérateur qui a développé autour de lui plusieurs équipements. Noyé aujourd’hui dans un tissu à forte densité, le bâtiment se situe à la limite de deux communes urbaines : le quartier de l’Océan de l’époque coloniale et le quartier Akkari post-colonial. Il est clair que le foncier de l’hôpital Marie Feuillet représente une opportunité d’investissement très convoitée. D’autant que son actuelle fermeture, son abandon total sans aucune réaffectation claire, donnent tout espoir aux spéculateurs. Aujourd’hui, cet hôpital présente toutes les anomalies liées au manque d’entretien, sachant que les anciens travaux de restauration effectués n’avaient pas été réalisés suivant les règles de l’art liées à un édifice de valeur patrimoniale. Cependant, le bâtiment a abrité le tournage de films de guerre tels que « La chute du faucon noir » réalisé par Riley Scott et « Greenzone thriller » de Paul Greengras, en 2008. En effet, le bâtiment demeure en bon état, nécessitant juste un bon « toilettage ».

L’essentiel des désordres portant sur les rajouts, la dégradation révèle un bâtiment original encore debout. Et si certains préfèrent le définir comme « menaçant ruine » pour mieux s’en débarrasser, ceci reste sans fondement. Préserver ce patrimoine architectural de valeur est donc un devoir dont on doit faire une priorité. Il s’agit d’un enjeu économique, social, culturel et environnemental dont la dimension doit être intégrée dans toute stratégie de développement de la ville si l’on en accepte la dimension « durable ».

Alia Bekkari

Architecte du Patrimoine

 
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