L’architecture parle…? Imprimer
Mardi, 08 Mars 2011 11:17

L’architecture parle…?

Chaque édifice communique auprès des passants et des usagers un message. En tant que tel, il émet un discours sans que cela soit perceptible au premier abord. L'étudiante à l'ENA Fatima-Azzahra Bendahmane a passé brillament la première partie de son diplôme, cherchant à écouter ce que veut dire l'architecture.

Bien que ce dénominatif ne semble pas s’appliquer à l’architecture, il n’y est pas complètement étranger.

Alain Moattet disait : « Nous partons d’un texte, d’un mot sur lequel nous fabriquons une historie qui va nous permettre de fabriquer un projet, qui va au-delà du texte. Nous ne sommes pas des politiciens, nous sommes des créateurs. Nous créons l’imaginaire ».

L’architecture est le reflet de la société dont elle émane. Elle est l’empreinte de villes et d’architectes… Désormais, la parole est à l’architecture. De nos jours, le message que porte un bâtiment est passé du stade du subtile à l’explicite. Les moyens de communication et les supports média se sont développés, et deviennent de forts éléments d’imprégnation. Le consommateur de l’espace devient alors attaché à des repères visuels, et sonores. Et c’est ainsi que l’espace urbain devient habillé, vu, ressenti, écouté, parcouru...

L’architecture, étant une réponse à un besoin sociétal soumise à la nouveauté, suit le changement et devient lisible. Le mouvement s’installe dans le bâtiment, ainsi l’enjeu devient celui de communiquer, de transmettre, de séduire, d’émouvoir, et de renvoyer un message qui circule aisément dans l'édifice. L’enjeu, c’est d’être vu. De par ce fait, la façade devient un vecteur visuel, un outil très convoité par les marques et les franchises.

On est passé du bâtiment à vendre au bâtiment qui fait vendre. L’enveloppe se confond avec la publicité, la mode,… révolutionne le bâtiment et le soumet à une lisibilité immédiate.

Dans ce contexte, on ne peut parler de l’architecture comme étant une production soumise au système économie-rentabilité-optimisation, mais d’une architecture qui, au même titre que les échanges de paroles et de désirs, modèle la ville, la rend vivante. On compose avec le bâtiment qui sert et se sert de différents éléments de la société contemporaine.

Dans cet univers d’objets, il n’est plus qu’enveloppant ; il est enveloppé.

Dans le contexte marocain, ceci n’est pas encore vivement ressenti. Différents équipements ont vu le jour, qu’ils soient tertiaires, commerciaux ou à caractère ludique. Toutefois, le paysage urbain demeure le plus souvent muet, et sans grâce. La scène architecturale devient, en conséquence, une fusion faite d’objets esthétiques gratuits dépourvus de messages.

La démarche conceptuelle détachée de toutes dimensions communicatives, devient identique pour tous les types de bâtiments en dépit des fonctions qu’ils abritent. L’image du bâtiment se trouve de par ce fait, limitée à l’utilisation de nouveaux matériaux, ce qui est moins important que la métaphore visuelle.

C’est en effet, l’intérêt de cette vision de l’architecture mouvante et surtout parlante qui a motivé le choix de mon sujet de mémoire.

Il s’agit bien d’une question d’image, d’imaginaire et de mystère. Tout devrait être à l’honneur : concepts, couleurs, espaces, éclairages, métaphores… concourant à créer une image dynamique aussi puissante qu’une photographie de mode ! Le pouvoir de la beauté devrait s’accroître, invitant le passager à s’arrêter, à contempler...

La beauté a besoin d’un public. Or, combien de personnes notre architecture pousse-t-elle à marquer une pause pour lire le bâtiment ?

Y a-t-il lieu de citer une architecture parlante ?

• Comment l’image statique – celle d’un bâtiment-communique-t-elle avec l’usager ?

• L’architecte est-il créateur d’images ?

• On s’intéresse à la forme, à la fonction du bâtiment ; mais cette dernière n’est pas souvent manifeste au premier abord. On fait vivre le bâtiment de l’intérieur mais qu’en est-il de l’extérieur ?

• Et enfin, comment l’architecture peut-t-elle être un fait de communication ?

La réponse à ce questionnement suppose les hypothèses ci-après :

• Le bâtiment communique à travers ses propres éléments de composition.

• C’est le contenu théorique de la conception d’un bâtiment qui porte un message.

• Peut-être que l’architecture puise ses caractères communicatifs de son contexte urbain et de la société contemporaine.

Ce souci de faire parler l’architecture a toujours été au coeur de la préoccupation architecturale. L’évolution de l’architecture de ce dernier siècle ne s’est pas faite en dehors de cette trajectoire. Entre moderne et postmoderne l’objectif de l’expression architecturale fut toujours le même, tant à travers la forme qu’à travers la symbolique, appelant à une architecture expressive, qui prend la façade comme vecteur visuel. La conception architecturale prend alors le projet comme objet et explicite son contenu, théorise son mode de production du point de vue du sens, pour faire de chaque projet une expérience singulière.. On pourrait dire que la conception est au projet ce que la langue est à la parole. Cependant, le concept de l’architecture parlante revu par Starobinski1 au début de ce siècle a apporté une nouvelle vision d’une architecture moderne qui devient d’autant plus moderne à travers son engagement avec les médias. On verra alors la naissance de ce qu’il appelle l’architecture logo où le nom d’une grande industrie doublé du nom d’un architecte de renom devient la moindre des politesses. Une signature que porte la façade pour donner ce que j’appelle l’architecture vitrine et mêler architecture et communication - d’une image de marque. Mon intention est de proposer cette nouvelle expérience que ne connaît le Maroc que timidement jusqu'à présent à travers quelques projets phares dans sa ville icône. Casablanca, miroir d'un battage culturel confondu, ville cosmopolite, où la nouveauté est une devise et où le changement se consomme rapidement. La ville aux multiples identités, mise au rang de la mondialisation, se fait une image. Et comme une dame qui s'expose aux médias, elle a besoin de briller, de s'exhiber, d'être habillée, et ceci passe surtout par l'architecture…

Mais bien qu’elle relève du domaine de l’imaginaire et de la créativité, il serait naïf de croire que l’architecture parlante est innocente. Elle est loin d’être un rêve utopique. C’est une action dirigée. Elle découle souvent d’une vision politique ou représente une icône croissante en industrie. Pour qu’elle se réalise, elle besoin d’être épaulée par une décision de pouvoir, un pouvoir qu’elle rend bien d’ailleurs, une fois accomplie. Hormis la relation entre l’architecte et sa production, l’architecture n’est pas une geste spontanée.

On parle ici d’une vision confrontée à des obstacles sociaux, budgétaires voire politiques que l'homme de l’art doit savoir dépasser. L’architecte se trouve alors défenseur d’une esthétique architecturale parlante où se trouve contraint de plier à l’expression limitée du besoin du commanditaire.

L’architecture parlante serait une expérience avortée sans l’adhésion de l’ensemble des acteurs qui interviennent dans le processus de prise de décision du devenir urbain.

Fatima-Azzahra Bendahmane,

Architecte