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Botaniste, jardinier, urbaniste, Quelle modernité au Maroc ?
Mercredi, 09 Mars 2011 17:03

Botaniste, jardinier, urbaniste, Quelle modernité au Maroc

 

Jean-Claude Nicolas Forestier (1861-1930) s’impose aujourd’hui comme « la figure tutélaire »1 du groupe d’architectes et d’urbanistes, qui travailla au Maroc durant les premières décennies du XXe siècle. Il connut pourtant un oubli de près d’un demi-siècle. Même de son vivant, sa carrière, à partir de 1887 au sein du Service autonome des Promenades de Paris comme responsable du secteur ouest et du Bois de Boulogne, ne fut pas à la hauteur de ce que ce polytechnicien, issu de l’Ecole forestière de Nancy, était en droit d’espérer…


Certes, Henri Prost, en 1952, lui rendit un hommage vibrant dans un numéro d’Urbanisme dédié aux « Espaces verts ». Mais c’est sans doute dans ce terme que se tient toute l’ambiguïté de la place historique de J.C.N Forestier : héritier d’Alphand et du projet haussmannien des « jardins et promenades », il en propose une vision profondément élargie, tout comme ses conceptions ne seront jamais solidaires des positions du mouvement moderne et des apôtres des « espaces verts » de la Charte d’Athènes. Botaniste de grande culture, jardiniste de renommée internationale (il est l’auteur du Jardin Maria Luisa à Séville, et ceux de la colline de Montjuic à Barcelone), il ne cessa de réfléchir à la conception et à l’extension des villes modernes, travaillant ainsi à la fondation au début du XXe siècle d’une nouvelle discipline : l'urbanisme. Trop nouvelle sans doute, puisqu’il faudrait y voir l’un des obstacles rencontrés par la carrière de Forestier dans l’administration française La discipline n’est pas encore enseignée et ne fait l’objet d’aucun diplôme.

En 1894, la création du Musée social a l’objectif de travailler sur cette notion nouvelle et sur la problématique de l’extension des villes. En 1908, Jean Claude Nicolas Forestier rejoint la section « hygiène urbaine et rurale ». Il a publié peu avant, en 1906, « Grandes villes et systèmes de parcs » Paris, un livre polémique pour l’époque. Il y reprend le système hiérarchique des espaces verts haussmanniens (parcs intra et périurbains, places plantées, arbres d’alignement, jardins, squares) en l’élargissant aux terrains de jeu et aux jardins d’enfants, il confirme son intérêt pour les expériences anglaises sur les cités-jardins. Plus largement, il reprend à son compte les conceptions de Frederick Law. L. Olmsted (auteur de Central Park à New York en 1858, et du « collier d’émeraude » à Boston 1878-1895) pour lequel « le système de parcs devient l'instrument d’organisation et de contrôle de l’expansion urbaine »3. La notion d’espace libre devient ainsi le fil conducteur de toute la pensée et de l’œuvre de Forestier. Il pousse plus loin les idées d’Olmsted en préconisant l’organisation des liaisons physiques (voies hiérarchisées) entre les espaces verts à l’échelle de l’agglomération, et en définissant des zones de construction (zoning). Pour Forestier le réseau d’espaces verts est un élément de jonction entre la ville et sa périphérie. L’urbanisation périphérique est ainsi intégrée dans sa réflexion sur la ville du XXe s. Il complète son exposé par la préconisation d’un ensemble d’outils législatifs destinés à permettre à la puissance publique de se donner les moyens de son action et de sa politique de « prévision » ou d’anticipation. Forestier reprend également les idées progressistes d'Olmsted selon lesquelles le système de parcs contribue à l’amélioration des conditions de vie des habitants et compense les investissements engagés par l’autorité publique par l’amélioration de la santé et de la moralité, la valorisation des terrains et la hausse des taxes. Il affirme ainsi la triple fonction - esthétique, sociale et économique - de la ville moderne. La création de la Société française des urbanistes (S.F.U) en 1911 dont Forestier est l’un des animateurs, confirme l’influence et la propagation des idées et des projets américains en

France et Europe. C’est donc l’une des figures de l’urbanisme moderne que le Maréchal

Lyautey appelle en mission en 1913 au Maroc. Dans le cadre de ses responsabilités au sein des services administratifs parisiens, il a commencé à participer à partir de 1905 à la réflexion sur l’aménagement des fortifications de Paris et travaille à la sauvegarde du parc de Bagatelle (1904-1908). Il a entrepris depuis 1911 l’aménagement du parc Maria Luisa à Séville.


Le jardin méditerranéen


Au travers de l’expérience espagnole, J.C.N Forestier a étudié les principes d’organisation des jardins andalous, les végétaux méditerranéens, les aménagements et les modes d’irrigation arabes. Sa mission au Maroc offre une opportunité supplémentaire d’approfondir les connaissances du botaniste mais également de conforter les méthodes d’un paysagiste qui travaille en fonction d’un existant, au niveau de la topographie d’un site, de la géographie d’un territoire. C'est précisément cette notion de territoire qui différencie Forestier de son prédécesseur à Paris : « A. Alphand est un homme de la technique (hydrologie et géodésie). Forestier est un homme des lieux, un topographe ». Le Maroc lui offre l’occasion de travailler au niveau de la composition urbaine, et d’appliquer son système de parcs et d’espaces au projet urbain. A la suite de sa mission, il produira un « Rapport des réserves à constituer au-dedans et aux abords des villes capitales du Maroc ». Outre une étude sur les jardins arabes à l’intérieur et l’extérieur des villes, il expose une étude approfondie sur les végétaux, expose sa conception sur les promenades publiques et leur distribution dans le plan de ville et analyse quatre villes impériales : Rabat, Fez, Mekhnès et Marrakech. Il propose enfin des esquisses de schémas d’aménagement, « à géométrie variable, à long et à court terme, à partir d’un projet global »5 où il met en application un système de parcs qui complète ou fonctionne simultanément avec les plans de ville. Les éléments principaux sont, selon Bénédicte Leclerc, en tenant compte de la volonté de Lyautey de séparer médina et nouveaux quartiers européens. Lorsque la mission de Forestier s’achève, il recommande au Maréchal Lyautey Henri Prost qu’il a eu l’occasion de connaître au sein du Musée social puis de la Société française des urbanistes. Le laboratoire à ciel ouvert que constitua le Maroc et spécialement Casablanca du point de vue architectural et urbanistique, mettant en application des méthodes qui ne seront introduites en France qu’en 1919, fut largement célébré à l’époque. La recherche récente a mis en évidence l’empreinte laissée par Forestier puisqu’on retrouve dans les plans d’Henri Prost, les idées préconisées par Forestier et le Musée social sur la séparation des fonctions (le zoning) et l’établissement d’un réseau de voies hiérarchisées, la mise en place des outils législatifs appropriés6. A son retour en France, Forestier poursuivra ses projets de parcs à Séville et à Barcelone, marquera le système de parcs pour Paris (avec après la rénovation du parc de Bagatelle celle de Sceaux et des Tuileries, la création de l’avenue de Breteuil). Mais ce n’est qu’à Buenos Aires et La Havane qu’il réalisera des projets à une échelle urbaine. Ce n’est pas sans doute pas un hasard si, à partir de ces pays, se firent entendre les premières voix en faveur de la réhabilitation de J.C.N Forestier après un demi-siècle d’oubli ou d’ignorance. Comme le souligne Jean-Pierre Le Dantec7, les conceptions de la « table rase » des CIAM et du mouvement moderne n’allaient pas tarder à balayer au nom du progrès et de la modernité une personnalité telle que Forestier. Forestier s’intéresse à l’histoire d’un lieu, revient aux documents d’archives s’il y a lieu, étudie la topographie, le réseau hydraulique, le climat, la place d’un territoire dans un vaste ensemble urbain qu’il s’agit d’accompagner – et non pas de figer - dans sa perpétuelle transformation. Il associe les savoirs de l’ingénieur dans les tracés et les ouvrages d’art et la science du botaniste et de l’horticulteur. Il prend en compte les progrès de la botanique, les nouveaux besoins des usagers, voire les nouveaux imaginaires offerts par les créateurs contemporains, pour articuler mémoire et modernité. Il intègre le jardin à la forme urbaine et propose une conception pluridisciplinaire du métier de l’urbaniste. Certes, sa conception de la ville n’est pas faite d’architecture et de bâti mais de vides et d’espaces verts issus d’une nature que discipline l'homme pour aménager son environnement construit. Henri Prost décrivait un Forestier parcourant inlassablement un lieu pour définir à partir du terrain des lignes de force qui allaient traverser le projet à venir. C’est sans doute ce qu’on appellerait aujourd’hui une approche environnementaliste. Ou tout simplement une philosophie du projet « singulier ».


Florence Michel-Guilluy

 

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